Influence de Dada sur la philosophie de Walter Benjamin

Publié le par S.F.

Les conditions de la rencontre
 
 
Contexte historique
 
Le monde est en guerre depuis 1914. Si l’événement déclencheur fut l’attentat de l’anarchiste Gabriel Princip, les causes profondes de cette guerre sont complexes et principalement imputables aux rivalités économiques et coloniales, aux ambitions nationales, à la course à l’armement et au système des alliances, mais aussi à « la crise moderniste » marquée en France notamment par l’Affaire Dreyfus.
 
Emergence de Dada
 
Pour certains artistes, l’horreur engendrée par la guerre et l’avilissement de l’humanité qui en ressort aboutissent à la négation de la possibilité même de l’art.
Cette épouvante explique que les hommes et femmes rassemblés autour de Dada aient avant tout organisé un travail de sape de toutes les catégories traditionnelles de l’art. Ils en brisent les frontières en organisant des spectacles où tous les genres se mêlent. Ils détruisent les structures et les langages courants. Ils refusent l’ordre, la logique, le rationalisme, valeurs bourgeoises qu’ils considèrent comme étant à l’origine de la guerre.
 
Emigration de Walter Benjamin
 
En 1917, à 25 ans, Walter Benjamin quitte l’Allemagne pour échapper à la conscription et s’installe à Berne.
 
La rencontre fortuite avec Dada
 
En 1918, suite à un déménagement, il se trouve être voisin d’Hugo Ball, avec lequel il noue rapidement une complicité intellectuelle. Ce dernier met Walter Benjamin en relation avec Ernst Bloch, mais aussi Hans Richter. Dans le même temps, Picabia rencontre Tzara à Zürich. Ce nouveau cercle de connaissance fait rencontrer à Walter Benjamin la littérature de Picabia.
Les écrits de l’artiste l’enthousiasment complètement. Dans une lettre datée du 27 février 1919 à l’attention de Francis Picabia, il déclare « ce livre, en effet, m’inspire le sentiment de reconnaissance envers son auteur qui a su exprimer en artiste des correspondances qui ont été depuis bien longtemps l’objet de mes méditations ».
 
Point de jonction intellectuelle
 
Walter Benjamin voit immédiatement dans la poésie dadaïste la mise en œuvre de sa propre métaphysique du langage. Son système de pensée reconnaît, à cette époque, pour fonction véritable au langage celle de « révéler » l’homme par le Verbe.
 
Il aspire à redonner au langage le caractère magique d’une communication réelle qui se produit non par le langage, mais dans le langage. Il a un intérêt « primitif », dans tous les sens du terme, qui trace un rapport entre les « excentriques », les « clowns » et les « peuples primitifs », la dislocation de la honte. Il définit ce rapport sous le vocable d’« expressionnisme négatif ».
 
Si Walter Benjamin rejette l’expressionnisme, auquel il reproche d’avoir réagi de façon plus pathologique que critique à la barbarie qui entoure sa naissance, il confère à Dada le mérite de s’orienter vers une positivité de la négativité. Le négativisme de Dada est en conséquence beaucoup plus porteur, révolutionnaire.
 
Il voit dans la poésie de Dada une tentative pour sauver le langage de la fonction instrumentale, utilitaire et réductrice, de simple outil de communication dans lesquels il s’est abîmé. C’est donc tout naturellement qu’il voit en Dada un compagnon d’armes dans cette guerre ouverte pour la libération du langage.
 
 
Influences sur la philosophie de Walter Benjamin
 
 
Walter Benjamin poursuit sa collaboration avec Dada, notamment par la traduction qu’il fait, en 1924 de La photographie à l’envers, de Tristan Tzara, pour la revue dirigée par Hans Richter. Celle-ci contribue à profondément et durablement modifier sa philosophie, à tel point qu’il refond certains de ses concepts et présupposés philosophiques. De philosophe ésotérique et mystique du langage en 1917, son passage à Berne l’a mué en philosophe engagé.
 
Le rejet de l’ordre établi : le caractère destructeur
 
Il est clair que le dadaïsme a pour visée de détruire aléatoirement tout standard existant de moralité et de goût, ce qu’il met en œuvre au cours d’expositions burlesques d’une frénésie anarchique, de vernissages au goût de scandale, montés « pour épater le bourgeois » comme le suggère Tzara dans Le Cœur à gaz (1920). En 1918, dans son Manifeste Dada, Tristan Tzara résume de façon lapidaire l’objectif affiché du mouvement : « que chaque homme crie : il y a un grand travail destructif, négatif à accomplir. Balayer nettoyer ».
 
Deux ans plus tard, Richard Huelsenbeck dans l’introduction de son Almanach Dada écrit « Dada est le danseur par-dessus toutes les morales ».
 
Les dadaïstes suggèrent ainsi la dissolution, la futilité, l’absurdité des gestes et de discours sans signification, et réagissent ainsi contre l’existence moderne.
En 1931, dans Le Caractère destructeur, Walter benjamin se saisit de ces sources et déclare que « le caractère destructeur ne connaît qu’un mot d’ordre : faire de la place ; qu’une seule activité : déblayer ».
 
Détruire, acte barbare positif
 
Walter Benjamin définit les créations dadaïstes comme des « manifestations barbares », mais positives. Dans un autre écrit subséquent à sa relation avec Dada, et fondamental dans une forme de théorisation des idées du mouvement, Expérience et pauvreté, il expose que l’expérience de la première Guerre Mondiale a rendu l’homme plus pauvre que jamais en expérience communicable, ce qu’il juge négatif car générateur de résurgences de doctrines irrationnelles. « Cette pauvreté ne porte pas seulement sur nos expériences privées, mais aussi sur les expériences de l’humanité tout entière ».
 
De là, il introduit un élément positif à ce manque d’expérience : « la barbarie ». Sa démarche consiste à retravailler l’expérience de la réalité sociale, perçue négativement, non pas seulement en l’acceptant, mais en lui conférant une fonction positive. L’atrophie de l’expérience demeure la souffrance d’un manque. Avec la notion de barbarie apparaît la possibilité de changer ce manque en quelque chose de positif.
A « quoi sa pauvreté en expérience amène-t-elle le barbare ? Elle l’amène à recommencer au début, à reprendre à zéro, à se débrouiller avec peu, à construire avec presque rien ».
 
Il considère que « Parmi les grands créateurs, il y a toujours eu de ces esprits impitoyables, qui commençaient par faire table rase ».
 
La solution pour reconstruire est de bâtir sur sa pauvreté même. En effet, la modernité n’a pas épargné l’art, qui est sorti de la cella pour s’exposer comme marchandise. Le barbare positif ne joue plus le jeu, il le démasque. Pour Benjamin, « le dadaïsme souligne l’authenticité, il combat l’illusion ». Par illusion, Walter Benjamin entend ici l’illusion de l’œuvre comme celle de l’Auteur.
 
Cette posture relaie celle qu’Huelsenbeck adoptait déjà dans l’introduction de son Almanach Dada : « La plupart des dadaïstes connaissent « la culture » pour y avoir exercé la profession d’écrivain, de journaliste, d’artiste. Le dadaïste a fait à fond l’expérience de la fabrication de l’« esprit » ; il connaît la situation du producteur « intellectuel » opprimé ; pendant des années il s’est assis à la même table que les amateurs de l’esprit […]. Dada fait une sorte de propagande anti-culture, par honnêteté, par dégoût, par horreur absolue de cette fausse supériorité qu’affecte le bourgeois intellectuellement consacré ».
 
Le dadaïsme invente une esthétique barbare, la seule à la hauteur de son temps, puisque basée sur la dispersion – mode moderne de l’expérience – en procédant à un « avilissement systématique de la matière à l‘œuvre » : salades de mots, collage d’objets triviaux, exclamations obscènes. Avec le dadaïsme, « de spectacle attrayant pour l’œil ou de sonorité séduisante pour l’oreille, l’œuvre d’art se fit projectile ».
 
Les dadaïstes ont en effet eu pour méthode de prélever littéralement des objets dans le réel, pour les agencer selon leur fantaisie de l’instant. Il convient de se rappeler la recette que Tzara donne du poème dadaïste : « prenez un journal. Prenez des ciseaux. Choisissez dans ce journal un article ayant la longueur que vous comptez donner à votre poème. Découpez l’article. Découpez ensuite avec soin chacun des mots qui composent cet article et mettez-le dans un sac. Secouez doucement. Sortez un à un les mots et collez les dans l’ordre de leur tirage. Le poème vous ressemblera. Et vous voilà un écrivain infiniment original et d’une sensibilité charmante, encore qu’incomprise du vulgaire ».
 
La barbarie positive, préalable à une extinction de l’aura
 
Walter Benjamin attribue à Dada une fonction révolutionnaire : « ce que les dadaïstes tentèrent et réussirent, ce fut une destruction impitoyable de l’aura de leur création, qu’ils présentaient comme des reproductions avec tous les moyens de la production ».
 
Le concept de l’aura est pleinement développé dans l’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, même s’il apparaît antérieurement dans sa Petite histoire de la photographie (1931).
 
L’aura est le caractère intrinsèque d’authenticité, d’originalité et de séparation inhérente entre l’auteur et le spectateur, qui définit l’œuvre d’art traditionnelle. Ce caractère décline puis disparaît simultanément avec l’avènement de l’œuvre d’art contemporaine, dont le caractère réside, quant à lui, dans sa dimension de masse, de production, de perception et d’appropriation collectives. Les techniques de reproductibilité, la photographie et le cinéma notamment, sont montrées comme les plus à même de développer pleinement l’adéquation à cette dimension socialisée.
 
Walter benjamin déclare, au chapitre XVII, que seule une esthétique de choc, faisant sensation sur les spectateurs, est à la hauteur de ce temps. Dada et ses « manifestations barbares » sont, selon lui, l’un des exemples les plus achevés en matière de littérature et d’arts plastiques, de ce « coup de feu » artistique.
 
Analysant l’effet de choc résultant de l’introduction du trivial et de l’hétéroclite dans le monde artistique, Walter Benjamin en conclut que cela favorise les arts de diversion, le cinéma en particulier. En rejetant l’attitude de contemplation auparavant requise par les œuvres d’art, Dada heurte le spectateur, l’accoutume à une suite de chocs psychiques, comme il s’en produit constamment dans le film par le changement brusque d’espace et de temps.
 
L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique a été écrit en réaction au Congrès des écrivains pour la défense de la culture qui se tint en juin 1935. à Paris. L’enjeu est d’inventer une « esthétique de la résistance » pertinente face à une barbarie nouvelle, le fascisme, et de lutter contre une esthétisation de la politique par la politisation de l’art, c’est à dire une mise en œuvre consciente et rationnelle de la barbarie positive. A son grand désarroi, Walter Benjamin, qui compte sur les surréalistes comme alliés potentiels, voit leur défection. Aussi, reproche-t-il à certains d’entre eux de rallier une esthétique du passé, pour ne pas dire dépassée. Il se pose donc la question de savoir si l’on peut lutter contre l’aura du nazisme avec des armes infectées des mêmes tares. Esseulé, il opère dans son texte un retour aux sources du surréalisme et aux siennes : Dada.
 

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Everardo Ramos 21/12/2011 21:32


Bonjour. Je voudrais féliciter l'auteur de cet article si intéressant et lui demander son nom comple (le site indique, simplement, quelqu'un aux initiales S.F.). Je voudrais citer ce travail dans
mes propres recherches, développées dans une université brésilienne (www.cchla.ufrn.br/deart). Je vous remercie d'avance.

Marc Pahud 21/06/2010 18:46



Pourrais-je connaître l'auteur de ce très intéressant article qui va droit dans le sens de mes recherches sur les vies parallèles (à Berlin, puis à Ibiza) de Raoul Hausmann et Walter Benjamin. ?


D'avance merci